Sada Online - Montréal
Des centaines de personnes ont manifesté à Montréal, le samedi 17 octobre, en solidarité avec les mobilisations étudiantes et sociales en France. Elles portaient également des revendications locales concernant le financement de l’éducation, le logement, le coût de la vie et les violences policières. Pourtant, le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, a choisi de présenter ce rassemblement sous un autre angle : celui de « l’Islam politique et de la gauche radicale ».
Dans sa publication sur Facebook, Duhaime s’est appuyé sur la présence, selon lui, de drapeaux palestiniens et algériens, sur l’absence de drapeaux français, québécois et canadiens, ainsi que sur des pancartes anticapitalistes. À partir de ces observations, il a attribué une identité politique à l’ensemble de la manifestation.
Or, entre constater la présence d’un drapeau et établir l’identité politique et organisationnelle d’une mobilisation, il existe un écart que la formule « Il faut appeler un chat, un chat » ne suffit pas à combler.
Qui était derrière la mobilisation ?
Commençons donc par les organisations ayant participé à sa préparation. Selon Radio-Canada, France Insoumise Montréal et le Parti communiste révolutionnaire ont participé à l’organisation du rassemblement de solidarité, aux côtés de composantes du mouvement étudiant, dont la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAÉCUM).
La marche a également rejoint une mobilisation organisée par le Front de résistance autochtone populaire contre les violences policières et le racisme systémique, dans la foulée d’allégations concernant des gestes portant atteinte à la dignité de personnes en situation d’itinérance, commis par un policier montréalais.
France Insoumise, le Parti communiste révolutionnaire, les associations étudiantes et le Front de résistance autochtone populaire seraient-ils donc devenus des organisations relevant de « l’islam politique » ? Ou suffit-il, dans la lecture de Duhaime, qu’un drapeau palestinien ou algérien apparaisse pour reclasser politiquement tous ces groupes ?
La participation de la gauche est affichée : elle n’a besoin ni d’être découverte ni d’être niée. En revanche, passer de la présence de forces de gauche et de drapeaux nationaux à la qualification d’« islam politique » exige précisément une démonstration que Duhaime n’a pas fournie dans sa publication.
Des revendications éducatives absentes de son commentaire
La manifestation ne manquait pourtant pas de revendications claires. Les reportages ont fait état de préoccupations touchant le financement de l’enseignement supérieur, la précarité étudiante, la crise du logement et le coût de la vie.
La FAÉCUM a formulé quatre demandes : augmenter les prêts et bourses, rémunérer tous les stages, lutter contre l’insécurité alimentaire étudiante et atténuer les effets de la crise du logement.
Le président de l’Union étudiante du Québec (UEQ), Loïc Goyette, a expliqué au Devoir que cette participation visait à soutenir les étudiants français tout en mettant en lumière les difficultés d’accès à l’enseignement supérieur au Québec.
Duhaime s’est néanmoins interrogé sur l’absence de pancartes en faveur du « système d’éducation français ». C’est là que la comparaison devient bancale : soutenir des étudiants qui dénoncent les problèmes de leur système d’éducation ne signifie pas approuver le système qu’ils souhaitent réformer. On peut les appuyer précisément parce qu’ils sont insatisfaits de leur situation, et non parce qu’ils souhaitent la célébrer.
Que prouvent les drapeaux ?
Le drapeau palestinien représente une identité nationale et une cause politique ; le drapeau algérien est celui d’un État. La présence de l’un ou de l’autre ne démontre pas, à elle seule, l’appartenance de la personne qui le porte à un courant islamiste, encore moins l’identité politique de toute une manifestation.
Duhaime n’a nommé aucune organisation islamiste qui aurait organisé ou dirigé la mobilisation. Il n’a pas non plus expliqué comment les drapeaux mentionnés lui permettaient d’aboutir à cette conclusion.
Il a le droit de contester un slogan, un programme ou une organisation participante, comme il a le droit de critiquer la gauche et l’islam politique. Mais une critique rigoureuse exige de préciser les positions, les acteurs et les éléments de preuve, plutôt que de faire des symboles nationaux un raccourci pour définir l’identité et les motivations des manifestants.
Cette publication révèle-t-elle une position sur l’islam et la Palestine ?
Une seule publication ne permet pas de tirer des conclusions définitives sur l’ensemble des positions ou sur les intentions de son auteur. Elle révèle toutefois, dans ce cas précis, un choix clair : se servir de symboles associés à la Palestine et à l’Algérie pour rattacher à l’islam politique une mobilisation aux revendications sociales et éducatives explicites.
Ce rapprochement mérite qu’on s’y arrête, et qu’on le critique, car il confond identité nationale, appartenance religieuse et orientation politique. Il risque aussi de rendre suspecte, aux yeux du lecteur, la présence de musulmans ou de personnes solidaires de la Palestine dans des mobilisations citoyennes, au lieu d’encourager une discussion sur leurs revendications réelles.
Le problème n’est pas d’interroger les participants sur leurs slogans. Il est d’en tirer des conclusions qu’ils ne permettent pas d’établir, puis de présenter ces conclusions comme des faits acquis.
Et les mobilisations en France ?
Une question demeure sans réponse dans cette publication : quelle est la position de Duhaime sur les revendications des manifestants en France ?
Est-il favorable à un meilleur financement de l’éducation ? Comment considère-t-il les difficultés liées au coût de la vie que dénoncent les étudiants ? Quelle est sa position sur les plaintes concernant les violences policières à leur encontre ?
Son silence sur ces enjeux ne permet pas d’affirmer qu’il s’oppose à leurs revendications ou qu’il approuve leur répression. Il permet toutefois de questionner son choix : pourquoi s’attarder aux drapeaux qu’il conteste plutôt qu’aux raisons pour lesquelles les participants sont descendus dans la rue ?
Il aurait pu critiquer les demandes économiques, les programmes des organisations de gauche présentes ou certains slogans précis. Il a plutôt déplacé le débat du contenu de la mobilisation vers une identité qu’il lui prête.
C’est là que réside la déformation du sens de l’événement : réduire une mobilisation aux revendications et aux composantes multiples à une qualification idéologique, et faire de l’islam et de la Palestine le centre d’une polémique alors qu’ils n’étaient pas le thème annoncé du rassemblement.
Si Duhaime souhaite réellement « appeler un chat, un chat », il devrait commencer par nommer les organisateurs, présenter leurs revendications et discuter de leurs positions. Passer outre ces éléments pour invoquer « l’islam politique » ne change rien à une exigence fondamentale : l’assurance du propos ne remplace pas la preuve.
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